Ferveur

20 jours aujourd’hui que je n’ai pas publié d’article sur ce blog !

20 jours de plus que je vis, respire, mange et jouis de la Turquie !

Comme ailleurs, le travail associatif, en particulier dans des domaines qui intéressent peu la puissance publique (voire qu’elle réprouve), implique un don de sa personne qui s’accompagne, parfois du renoncement à un salaire ou à une rémunération quelconque. Mon stage chez SPoD ne fait pas exception. J’ai donc commencé un emploi de serveur au « café français », le café situé dans l’enceinte du consulat général de France à Istanbul, mitoyen de l’Institut français et de sa riche médiathèque.

Café français

Hormis un salaire léger (je suis payé moins de 2€50 de l’heure, plus que le SMIC turc!), ce petit boulot a l’insigne intérêt de me faire côtoyer des turcophones. Certes, je fais usage de mon allemand et de mon anglais parfois, certes le nombre de client.es francophones est plus important que dans d’autres cafés d’Istanbul. Mes collègues sont néanmoins tous turc.ques et seule une minorité parle (un peu) anglais. Les client.es sont le plus souvent turc.ques et je dois donc, sur un vocabulaire et des thèmes restreints, parler et comprendre le turc. C’est finalement le meilleur des apprentissages puisque je suis contraint de parler turc pour être compris et comprendre. Mon oreille s’habitue doucement à la langue turque et commence même à y goûter ! Les observations que je fais dans ce café et que je vais faire les prochaines semaines donneront lieu à un article que j’espère croustillant !

Mardi soir, un cocktail est annoncé à l’Institut français, sans plus de précision. Alors que je suis de service toute la journée, je vois l’effervescence monter au fil des heures. On parle d’un film, d’un écrivain connu. La cour du consulat s’emplit, les clients francophones du café français sont plus nombreux. Finalement, le mystère s’éclaircit, à l’occasion de l’adaptation du film L’amour dure trois ans, tiré du roman éponyme de Frédéric Beigbeider, ce dernier est à Istanbul. Avant la projection du film à l’Institut français, un cocktail est offert. Ainsi donc, j’ai eu la chance, que dis-je, l’immense honneur de débarrasser de ses verres de vin vides à l’auteur de 99 francs.

Ferveur, le mardi soir, autour de Frédéric Beigbeider. Ferveur de deux autres ordres lundi.

Crime d’honneur

Lundi matin, 9h40, onzième audience, oui, onzième audience dans le procès d’Ahmet Yıldız. Ahmet Yıldız a été victime de ce qu’on a considéré être le premier crime d’honneur en Turquie visant quelqu’un pour son orientation sexuelle. Selon certain.es, après une décision prise par toute la famille, le père de Ahmet a tué par balle son fils, en plein cœur d’Istanbul, à Üsküdar, le 15 juillet 2008, avant de s’enfuir. Il a été vu pour la dernière fois au nord de l’Irak. Les membres de la famille d’Ahmet n’étaient pas présents aux obsèques (article en français). Quelques fois avant sa mort, Ahmet avait indiqué au procureur se sentir en danger, sans que rien ne soit entrepris pour le protéger par la police ou la justice turques. Depuis, un mandat d’arrêt international a été émis par la justice turque. Ou plus précisément, a failli être émis, a été perdu et a finalement été émis, faisant perdre quelques mois de plus au procès.

A nouveau, ce lundi, le public et en particulier les nombreux militants des droits des personnes LGBT dont j’étais n’a pas été admis dans la salle d’audience à l’exception de quelques personnes. Onzième audience qui a duré quelques minutes, s’achevant sur le constat que, dans la mesure où l’auteur présumé n’a pas été retrouvé, le procès ne peut avoir lieu … Un court rassemblement devant le palais de justice a permis de crier des slogans et dégainer les pancartes (photo du rassemblement, où vous me verrez dans un coin)
Les organisations LGBT ont réussi à mettre un pied dans le procès. Si la possibilité d’être partie civile leur a été refusé (ce qui aurait vraisemblablement possible en France), une femme blessée involontairement dans l’assassinat a accepté que son avocat soit justement l’avocat des associations LGBT stambouliotes, Fırat Söyle (qui se trouve être par ailleurs mon maître de stage). Ainsi, au moins, les associations LGBT peuvent suivre le déroulement du procès et avoir accès à toutes les informations et en informer les quelques médias turcs qui s’y intéresseraient.

Dernier élément sur ce sujet, il semblerait qu’à nouveau, début septembre, à Diyarbakır cette fois, un père ait tué son fils parce que son orientation sexuelle ne lui convenait pas (récit en anglais ici et ). Certains médias ont masqué le fait qu’il s’agirait d’un crime d’honneur, comme expliqué ici.

Football … au féminin

Pour finir sur une note positive, la ferveur du lundi soir était, en nombre bien plus importante. A l’occasion d’un match du championnat de football masculin turc, j’ai croisé, sur le chemin du retour chez moi, des centaines, que dis-je, des milliers de fans autour du stade et sur la route y menant. Jeunes, vieux, voilées ou non, en couple, seul.e ou en groupes, les amateurs et amatrices de football ce soir là, comme tous soirs de match de l’équipe de Besiktas, un des trois clubs d’Istanbul ont déferlé. Pendant les quinze minutes qui m’ont conduit chez moi, sur la route du stade, les flots de supporteurs et supportrices ne cessaient pas ! Les gens qui disent qu’il existe trois religions en Turquie, l’Islam, Atatürk et le football n’ont peut être pas tort …

Avis aux amatrices et uniquement aux amatrices de football, le 21 septembre 2011, dans le stade de Fenerbahçe, club d’Istanbul, seules les femmes et les garçons de 12 ans ont été admis à voir le match qui opposait Manisaspor à Fenerbahçe en raison des nombreux actes de violences commis par des supporteurs hommes … (article en français ici)

Rentrée

1er septembre. En France comme en Turquie, la rentrée scolaire approche à grands pas.

Dans les rues d’Istanbul, on peut voir des collégiens, lycéens et étudiants munis de gros sacs de livres de cours. Il existe même des librairies spécialisées dans les ouvrages scolaires. Si les étudiants et écoliers de tous âges ont eu des vacances en Turquie, il n’en va pas de même, loin de là, pour l’actualité turque.

Avec mon point de vue de Français qui ne parvient pas à déconnecter de l’actualité de l’hexagone, la France semble se noyer dans un verre d’eau, s’enliser dans de doux et peu douloureux débats, simplement commenter qui le présent, qui l’avenir et qui le passé. L’opposition qui se déchire attaque mollement le gouvernement qui veut accélérer, sur fond de chômage et de crise économique.

En Turquie, les choses vont bien autrement. La fête de la victoire (Zafer Bayramin) a été célébré jeudi 30 août, férié, en souvenir de la victoire des troupes turques, menées par le vaillant Mustafa Kemal (et pas encore Atatürk) en 1922 contre les troupes grecques à la bataille de Dumlupınar (fin des guerres turco-grecques). Ce jour est l’occasion pour tous, particuliers, administrations, commerces, transports et entreprises de jouer à qui déploiera le plus de drapeaux, le plus grand drapeau turc … Ce jour est également l’occasion, pour beaucoup de chaînes de télévision, d’afficher, dans un coin de l’écran, une image d’Atatürk, jeune et beau, militaire et ombrageux ou souriant !Aujourd’hui, 1er septembre, dans le cadre de la journée internationale de la paix du 21 septembre prochain, alors que la guerre et la violence sont partout dans et autour de la Turquie, une manifestation autour des danses traditionnelles turques et grecques va avoir lieu dans mon quartier, à Besiktas. Curieux de savoir combien de drapeaux grecs vont être brandis 😉

En Turquie donc, hormis les fêtes nationales et religieuses, on compte aussi un nombre incalculables de problèmes. Alors même que la répression bat son plein en Syrie, il y aurait aujourd’hui plus de 80 000 réfugiés syriens en Turquie, dans des camps proches de la longue frontière commune. Alors même que la Turquie envisage de s’équiper pour accueillir 120 000 réfugiés voire plus (le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies parle même de 200 000), les pays de l’Union Européenne ont enregistré au total 2680 demandes d’asile et ont proposé à 34 personnes de s’installer en Europe ! A part ce problème temporaire (espérons !), la Turquie est empêtrée dans un conflit armé qui dure depuis près de 30 ans et qui aurait fait plus de 40 000 morts de 1984 à 2010. Les kurdes, qui parlent une langue indo-européenne (contrairement au turc, langue altaïque comme le mongol), sont confrontés depuis les années 1920 aux refus des autorités turques de leur accorder une autonomie, sans parler d’indépendance. Ces dernières semaines, plusieurs attaques et attentats ont tué, l’armée turque est très présente dans le sud est de la Turquie tandis qu’un député turc a été enlevé puis libéré par le PKK (le parti des travailleurs du Kurdistan, un groupe armé). A part ça, au titre de l’actualité brulante, mentionnons aussi des relations très houleuses avec l’Arménie, prises en otage par la (trop) étroite relation azéro-turc. Mentionnons également, c’est édifiant, que le parti au pouvoir, l’AKP, élu depuis 2002 et reconduit en 2007 et en 2011, a échappé, à une voix près, en 2010, à l’interdiction totale pour activité anti-laïque par la Cour constitutionnelle turque !

C’est la rentrée, disais-je ! Il semblerait que les médias français, pour le plus grand plaisir des turcophiles, se soient donnés le mot. Dans son supplément Voyages, Libération qualifie Istanbul de fille de joie en relevant avec justesse combien la consommation et le capitalisme sont roi et reine dans cette ville et conclut sur la nostalgie qui étreint les stambouliotes, dont parle si bien Orhan Pamuk dans son livre, Istanbul, souvenir d’une ville. Le dessinateur Charles Berbérian raconte son carnet de voyage à Istanbul en vidéo et, toujours dans Télérama, Johanne Sfar, excellent auteur de la série le chat du rabbin, raconte la Turquie, réservoir à fantasme, en quelques planches qui ne sont peut être pas l’exacte réalité mais en tout cas des paroles très crédibles pour parler de la Turquie. Si vous ne devez cliquer que sur un seul lien à la lecture de l’article, c’est celui-ci. Dans les deux Istanbul du Bondy Blog, cours express et convaincant de déambulation dans cette ville qui jamais ne s’arrête. Pour finir en beauté, après l’image, le son et les émissions de France Culture sur Istanbul, ville-monde.

Interlude

Dimanche 19 août 2012, jour particulier, à plusieurs titres.

Pour tous les musulmans pratiquants de Turquie, après le dernier jour de ramadan la veille, Bayram commençait. Jusqu’à ce jour, mardi 21 août, la Turquie est en vacances, jours fériés pour célébrer la fin de cette période de jeûne, bien longue cette année avec la chaleur qui s’est abattue sur le pays. Istanbul est endormie, au moins bien assoupie, avec ses rues quasi désertes, ses avenues qui ne résonnent pas d’un bruit de fond permanent, ses magasins en grande partie fermés. Même le soleil n’est plus de la partie, faisant la part belle aux nuages. Comme disent les Turcs en ce jour, iyi bayramlar, bon bayram !

Plus spécifiquement, à Istanbul, en ce 19 août, selon ma perception, est un jour particulier également. Dès le matin, les nuages sont légions, le temps orageux, parfois électrique. Il fait chaud, il fait beau, le muezzin chante à heures dues. Il n’empêche, j’ai l’impression que cette journée est singulière, différente. Si elle commence comme beaucoup d’autres jours de cette semaine, doucement vers 10h du matin, accompagnée de café et d’un grand simit, si elle se poursuite à bord d’un bus municipal comme il en existe tant d’autres à Istanbul, cette journée est différente. Début de la fin de l’été ? Passage à une autre facette de la mosaïque Istanbul ? Suspension du temps l’espace de quelques heures ? Je ne sais, en tous les cas, cette journée est un interlude !

Forteresse Rumeli Sahiri, sur les bords du Bosphore, côté européen. Erigé en 1452, cet point stratégique, à quelques kilomètres du centre de l’alors Constantinople fait un écho au pont Fatih Mehmet Sultan, construit 536 ans plus tard, du nom du Sultan ayant ordonné la construction dudit fort. Pour aborder le fort, Laurie-Mai et moi commençons par le contourner, littéralement, avec, au passage, accompagnés d’autres touristes perdus, la visite impromptue d’un cimetière. Nous croisons sur notre chemin quelques familles et proches de disparus, sans doute venus rendre un hommage, en ce jour de Bayram, à leurs morts. Finalement, après avoir dépassé la partie haute du fort et en être redescendu en marchant sur des tombes, à nouveau en bas, au bord de la route mais aussi et surtout au bord de l’eau, nous abordons l’entrée officielle du fort.

Entre son théâtre, ses tours et murailles crénelées et le vent qui étendait le drapeau turc, il en fallait peu pour s’imaginer, au milieu du 16ème

A la conquête de Constantinople !

siècle, à un tournant de l’histoire, à quelques heures de la chute d’un empire millénaire. En attendant, nous nous trouvions là, en 2012, le 19 août, au bord du détroit, le long des belles villégiatures et autres yalıs, avec de la bonne bourgeoisie stambouliote venue goûter là, entre Bebek et Arnavutkoÿ, le calme, le grand air et le luxe en bonne compagnie (le seul magasin Ladurée que j’ai vu jusqu’ici à Istanbul est au bord du Bosphore, entre les deux ponts).

La journée avait commencé, vers 14h, avec de la pluie pour rafraîchir l’atmosphère, elle se finit avec nuages, chaleur et salade de riz à la pastèque et au raisin. Pour illustrer la puissance de ces heures, cette photo lourde et belle en conclusion.

Les nuages se déchainent au-dessus du Bosphore

Distance (1)

Entre les locaux principaux du barreau d’Istanbul, en plein cœur du quartier de Beyoğlu, sur İstiklal Caddesi et le palais de justice d’Istanbul, à Çağlayan, il y a près de 6 km. Vue la circulation intense qui règne dans Istanbul, les avocats doivent s’armer de patience pour rallier les deux lieux, même en prenant la navette qui relie Taksim (en haut de İstiklal Caddesi) et le palais de justice. De cette courte introduction, deux types de considérations, l’une propre à Istanbul en particulier, l’autre qui concerne toute la Turquie, pour un prochain article.

Tout d’abord, la navette du barreau, entre le centre-ville européen et le palais de justice. Istanbul, immense, grandissante mégapole, est sillonnée de moyens de transport en tous genre.

Sur la terre, tout d’abord, s’ajoute aux voitures particulières les camionnettes, les motocyclettes (qui sont notamment chargées de ces bidons de 19L que les stambouliotes, dont je suis, se font livrer faute d’eau buvable). Concernant les véhicules individuels ou pour petits groupes, il faut ajouter quelques rares vélos mais également, dans les îles au Prince, que j’ai eu l’heur de visiter trois fois déjà, les phaétons précédemment évoqués, voitures à cheval ainsi les motos et autres vélos électriques. On mentionnera encore, prétexte de mon article, toutes les navettes, minibus et autres servis (en turc dans le texte) qui sont affrétés, qui par le barreau d’Istanbul, l’aéroport ou les hôtels, les universités ou encore les compagnies de bus qui offrent un service de navette de leurs agences en ville vers les gares routières.
Toujours sur la terre, à visée plus large, circulent à Istanbul les bus, nombreux, le métrobus déjà évoqué, bus à haute fréquence, grande vitesse et voie entièrement dédiée (transportant 30 000 personnes par heure …) et les tramways. Il en existe de deux sortes, le nostaljik tramway (qui va de Taksim à Tünel, fendant la foule de la grande rue piétonne İstiklal côté européen), lointain successeur du tramway à cheval du 19ème siècle et le tramway plus moderne (dont le plus proche de chez moi, qui traverse le pont de Galata).

Sous la terre, le tünel est la première ligne ferrovière souterraine urbaine d’Europe (la deuxième au monde après le métro de Londres), inaugurée en 1875. Cette ligne fonctionne encore aujourd’hui et accueille le füniküler. Hormis ce monument d’histoire qui fait écho au nostaljik tramway, il existe également un réseau de métro assez étendu à défaut d’être dense.
L’actualité du métro est en revanche très dense puisque que sont prévus l’inauguration, dans la semaine, d’une nouvelle ligne de métro dans la semaine sur la rive asiatique, le franchissement de la Corne d’Or par le métro en 2014 et surtout le Marmaray, métro qui doit réaliser le rêve formulé dès le 16ème siècle de franchir, par en dessous, le détroit du Bosphore. Quelques informations de wikipedia en français, d’un article de la BBC ainsi que le site officiel du projet en anglais.

Dans les airs, deux télécabines, au dessus du jardin de la démocratie, vers Maçka (entre plusieurs hôtels de luxe …) ainsi que du bas du quartier d’Eyüp jusqu’au café Pierre Loti, qui, sans être les plus fréquentés d’Istanbul sont des outils plutôt sympas pour avoir un beau point de vue, aérien, dégagé et mobile sur la ville.

Enfin, sur la mer, les bateaux qui se croisent sur le Bosphore sont innombrables. Du plus petit bateau de pêche jusqu’aux plus gros porte conteneurs et autres tankers en passant par les vapür qui assurent des navettes régulières entre les rives du Bosphore mais aussi vers toute la mer de Marmara sans oublier les navires de croisières qui quelques heures mouillent pied de la tour de Galata ou du palais de Topkapı, les embarcations de toutes tailles et formes se donnent rendez-vous entre Europe et Asie, Méditerranée et mer noire.

De ces nombreux moyens de transport, le bateau emporte mon adhésion la plus franche, en tous cas l’été, toutes voiles dehors, profitant du soleil comme du vent qui souffle, admirant les rives d’Istanbul, un coucher de soleil ou encore le scintillement de l’eau. A voir pour l’hiver !

Jeûne et nourritures

Vendredi 20, le ramadan a commencé. Cette période importante pour les musulmans dure un petit mois. En Turquie comme ailleurs, les croyants désireux de jeûner cessent dont de manger, boire, fumer voire se maquiller entre très tôt le matin (entre 3h30 et 4h00) et le coucher du soleil. Vendredi premier jour du ramadan, vendredi soir, première rupture du jeûne. Sur le chemin du tram, alors même que j’avais mangé et bu comme d’habitude, j’ai ressenti une ferveur. Des signes jalonnaient ma route. Là une queue importante peu de temps avant l’iftar (le dîner de rupture) devant une boulangerie, la plupart des personnes souhaitant acheter un pain spécial pour le ramadan, une pide, sorte de pain plat, rond, de 30 cm de diamètre, très légèrement parfumé au cumin. Ici, d’autres attablés au restaurant, attendant fébrilement la fin du chant du muezzin qui signifierait que le jeûne est fini, leur montre ET leur portable sur la table, pour être sûr de ne pas perdre une seconde.

Le ramadan, hormis un aspect religieux important pour les musulmans, comporte également un aspect convivial très fort. Certaines personnes prennent leur vacances pendant cette période, favorable à la vie familiale, tandis que l’iftar, tous les soirs, partagé le plus souvent en famille ou avec des amis est un moment de joie personnelle autant que de soulagement après une dure journée. Aujourd’hui (comme hier), le ramadan est aussi politique et porteurs de symboles. Je pense par exemple au diner de rupture du jeûne donné par le ministre des affaires étrangères français pour les ambassadeurs des Etats membres de l’Organisation de la coopération islamique en début de semaine ou encore les tables du ramadan, qui proposent des repas pour tous, croyants ou non, pendant le ramadan.

Les rues étaient désertes, non seulement les piétons étaient très rares mais en plus, les voitures, autrement omniprésentes et bruyantes (klaxons et accélérations brusques) avaient presque disparu. Quelque chose devait se passer, ce soir là, vers 20h40 ! Cette ferveur, que j’ai ressentie au moins autant que je l’ai imaginée m’a rappelé ma propre foi, m’a rappelé combien j’avais besoin, envie, combien je me sentais bien avec une vie spirituelle consistante, quand bien même je l’avais délaissée ces dernières semaines. Pour ne rien cacher, c’est en particulier ce vendredi soir qu’a grandi en moi l’idée et l’envie d’aller à la messe. Chose voulue, chose faite, je suis allé à la messe ce dimanche.

Comme ailleurs (par exemple à Cologne en Allemagne), les messes francophones dans des pays non francophones attirent beaucoup de fidèles africains, rendant compte ainsi de la diversité des habitants d’Istanbul.

Désireux d’expérimenter physiquement et mentalement ce que peut représenter une journée de jeûne au moins autant que de partager, quelques heures durant, ce que choisissent de faire pendant près d’un moins mes ami·e·s musulman·e·s. Si je suis ne suis pas musulman, je suis en revanche croyant, chrétien. Ainsi, sans être convaincu tout à fait convaincu du parallèle possible avec le carême, ce jeûne a une signification pour moi : mettre de côté ses besoins et envies matérielles pour laisser plus de place à une dimension spirituelle qu’il est parfois difficile de cerner ou d’atteindre.

Ainsi, lundi, j’ai jeûné. Si j’ai eu très soif (Istanbul et sa chaleur lourde n’aide pas le croyant …), si j’ai eu mal à la tête par moment, si ma concentration était très mauvaise, je suis heureux d’avoir pu ainsi, pendant près de 17 heures, me priver de nourriture comme de boisson. Le repas du soir a une saveur très particulière. A moitié dodelinants avec Axelle, qui jeûne pour le ramadan, nous nous sommes installés à une terrasse de mon quartier, Beşiktaş, très très sympa. Des menus spécial iftar existent, composé en l’occurrence ce soir là d’une soupe de lentilles roses (qui deviennent vertes à la cuisson), de pain, de çacik (prononcer tchadjik, comme le tzatziki grec, très liquide), d’un plat en sauce de viande et de pommes de terre et autres légumes et de riz pilav (riz cuit dans du beurre qui permet de colorer les premiers grains et de donner une bonne saveur de beurre au riz). Arrosé d’un verre d’ayran et même s’il manquait les dattes, relativement traditionnelles pour rompre le jeune, ce fut un iftar excellent. Il faut néanmoins indiquer que les premiers quarts d’heure post-jeune, en tout cas pour moi, novice en la matière, sont un petit peu flous puisque l’on reprend doucement ses esprits et que le corps absorbe à nouveau, doucement, liquides et aliments.

A Istanbul, on peut jeûner. A Istanbul, on peut aussi se sustenter de diverses nourritures. Avant d’évoquer d’autres nourritures, je voudrais vous présenter un dessert, moi qui ne suis pas sucré, qui me plait beaucoup. Il s’agit du künefe, un dessert composé de deux couches de cheveux d’ange (pâtes très très fines) revenus au beurre qui entourent du fromage (Dil peynir), arrosé de sirop de sucre. Pas léger, ce dessert est absolument divin, jouant finement sur le sucré-salé. Pour clore un iftar en beauté et être certain que l’on a trop mangé, que décidément, jeûner ouvre l’appétit.

 

Parmi les autres nourritures que j’ai eu le plaisir de goûter depuis mon arrivée dans l’ancienne Constantinople, il y en eu pour mes yeux, mes oreilles et même mon toucher.

Le we dernier, nous sommes allés avec Axelle sur une des îles au Prince, au large de la rive asiatique d’Istanbul. Nous avons passé une bonne partie de la journée à Büyükada (la grande île) auquel le NY Times a consacré un long article et qui a hébergé pendant quatre ans Leon Trotsky Cette île, habitée autant que touristique, n’est arpentée que par des piétons, vélos et phaëtons. Oui, vous avez bien lu, des phaëtons, des voitures à cheval, que les turcs appellent des … fayton !

Cette île magnifique est, comme Istanbul, très vallonnée. Au somment de la plus haute colline, accessible donc uniquement à pied ou à vélo, sur un chemin méditerranéen très pentu où chantent les cigales et souffle le vent dans les branches des pins, se trouve une église orthodoxe, Saint Georges, ainsi qu’un café. Pendant la montée, jalonnée de fontaines bien précieuses puis au sommet, on a une vue splendide sur la mer et au loin Istanbul et la côte asiatique. Un endroit merveilleux.

L’île de Büyükada se prête également à la baignade (il vous en coûtera 10TL [soit environ 4€] pour accéder à la plage, avec cabine et fauteuil de plage) dans la mer de Marmara ! Une grosse semaine après mon arrivée, cette baignade fut un rafraichissement très agréable. Avant de rentrer dans la métropole de 14 millions d’habitants, en attendant le bateau, nous avons arpenté le petit port et les bords de mer de l’île, baignés du soleil déclinant du soir. De merveilleux, il semble que l’on puisse adopter le qualificatif de magique, lorsque le soleil embrase les petites embarcations de sa lumière.

 

Autre nourriture, autre ambiance, même détroit. Mardi soir, en compagnie de mon oncle, ma tante et mes cousins (PL, V, X, H et S), arrivés la veille de Paris et en route vers Izmir, nous avons fait une superbe ballade sur le Bosphore. Ce détroit majestueux, qui se donne à voir de mille rues et ruelles plongeantes dans tout Istanbul, est également vu de « dedans » tout à fait impressionnant.

Je parlais plus haut de sens. La vue, à chaque instant, dense. L’odorat, aux détours des restaurants, notamment de poissons. L’ouïe, bercée par les pots d’échappement, qui s’échappe avec le chant du muezzin et rythmée par le choc des grandes cuillères en métal des glaciers contre les grands récipients de ces glaces si particulières (exemple ici). Le goût, maintes fois évoqué, avant de multiples autres évocations. Le toucher, oui, le toucher du Bosphore.

Sur le bateau, profitant du vent qui souffle fort, les corps se détendent de la chaleur. Le visage comme le reste des membres offerts au vent est alors étreint de cette vapeur salée qui confirme que l’on se trouve bien à naviguer sur la mer, dusse-t-elle s’appeler pour quelques kilomètres « détroit ». Presque suave, cette sensation renouvelle les expériences de peau mouillée : uniquement pour le moment composé, hors hygiène, de la sueur, familière, voici une nouvelle façon d’avoir le visage humide, épais, consistant : les embruns !

Sur le chemin du Bosphore, le long des côtes, entre Asie et Europe mais toujours à Istanbul, feu d’artifice pour les yeux. Le long des côtes, le regard, suivant la courbe douce des collines, hésite entre les vertes forêts, les rouges drapeaux turcs (moins omniprésents que dans mon souvenir), les petits villages et autres maisons perchées entre les arbres. Soudain, apparaissent, de part et d’autre du Bosphore les fortifications imposantes édifiées par les ottomans pour rendre impossible l’accès à Istanbul depuis la mer noire. Un fort, une large tour et au sol, il y a quelques siècles de cela, des canons qui tirent à ras de l’eau et empêchent ainsi toute embarcation de s’engager plus avant sur le détroit. Il faudrait plusieurs blogs pour raconter l’histoire d’Istanbul. Ce paragraphe n’est donc qu’un avant goût de futurs articles sur l’histoire d’Istanbul, plusieurs fois conquises.

Au moment de mettre un point final à cet article, je veux à nouveau célébrer la beauté de cette ville. Le soleil décline et embrase les façades, l’air fraichit doucement tandis que le ciel, bleu, se nimbe d’une teinte orange très subtile.

Pour Pınar Selek – contre l’homophobie

A propos, à Istanbul, je mange, je visite, je m’émerveille et marche mais autrement, comme dirait ma colocataire Sedef, quelle est mon excuse pour passer six mois dans cette merveilleuse cité ?

Pour faire court, je suis en stage dans le cadre de l’école d’avocat dont je suis l’élève (en stage PPI pour celleux qui connaissent ou voudraient connaître). L’idée de ce stage est donc, pour le futur avocat que je suis, de me frotter au monde de la justice et du droit ailleurs que dans le cadre douillet (?) et connu d’un cabinet d’avocat. Dont acte. La plupart de mes camarades sont en entreprise, dans les services juridiques, en France. Quelques uns dans des juridictions, des associations ou des syndicats. Pour quelques autres, catégorie à laquelle j’appartiens, ce PPI est l’occasion, une occasion en or de travailler à l’étranger, (re)découvrir son pays de cœur ou d’origine, réaliser un rêve de jeunesse, s’échapper, saisir une fois encore, pas la dernière, non, la chance de s’extraire de l’hexagone étant entendu que le métier d’avocat demeure encore principalement national. Finalement, ce n’était pas si court. Cela dit, comme dirait Pasqua et tant d’autres après lui, les promesses n’engagent que celleux qui les croient.

Donc, je suis à Istanbul pour les six prochains mois. Qu’y fais-je ? Initialement, je voulais travailler dans une ONG de droits de l’homme (organisation non gouvernementale) spécialisée dans le soutien aux demandeurs d’asile et aux réfugiés (hCa-RASP), dans la droite ligne de mon séjour en Egypte où, déjà, j’avais travaillé dans le service juridique d’une ONG dédiée à l’asile (Amera). Finalement, chez hCa-RASP, ce n’était pas possible. Je me trouvais, au mois d’avril 2012 quelque peu désemparé, deux mois avant le début de ce PPI.

En février, j’entends parler d’une soirée de soutien, à Paris, sur une péniche, pour Pınar Selek, sociologue et activiste turque et décide de m’y rendre, afin, peut être, de la rencontrer et de lui glisser deux mots sur mes recherches en Turquie. Pourquoi vouloir rencontrer, moi le « juriste », une sociologue ? Pınar Selek travaille, comme sociologue donc, sur un certain nombre de thèmes qui dérangent l’Etat turc : les prostitué·e·s et travailleur·se·s du sexe, les personnes transexuelles, les enfants des rues, les combattant·e·s du PKK, les arménien·ne·s, le service militaire … De ce fait, elle est accusée, trois fois de suite et acquittée, trois fois de suite, d’avoir, entre autres, commis un attentat au marché aux épices d’Istanbul qui a fait sept morts et plus de cent blessés. Aujourd’hui, Pınar Selek est en exil en France puisque la Cour de cassation a fait appel de son troisième, TROISIEME, acquittement !

A la fin de cette soirée du 24 février 2012, j’aborde donc Pınar Selek, très entourée, pour lui indiquer mon intérêt pour ses thématiques et pour que, éventuellement, elle m’indique le nom de tel·le avocat·e ou telle association qui l’aurait défendue et qui serait intéressé·e par un stagiaire français. Très simplement, Pınar Selek me donne son adresse mail et m’embrasse ! Exactement deux mois plus tard, le 24 avril 2012, je reçois un mail de Pınar Selek m’indiquant que je peux contacter une association de défense des personnes LGBT (lesbiennes, gais, bi et trans) qui aurait un stage juridique pour moi. Banco ! Quelle générosité de la part de Pınar Selek qui ne me connaît pas mais fait néanmoins tout pour me trouver un stage, et avec quel succès ! Qu’elle soit à nouveau ici remerciée ! Après un entretien et quelques échanges de mails, me voici donc en route pour Byzance !

Je poursuis après cette longue introduction ; je suis donc en stage chez SPoD (lien en turc), une jeune association fondée par des militant·e·s de Lambda (lien en turc). Lambda est une autre association réunissant des personnes LGBT (et autres encore!), cherchant à établir des lieux de sociabilité, de soutien, des liens entre personnes LGBT, comme peuvent l’être dans beaucoup de villes en France les centres LGBT. Certain·e·s de ses membres ont estimé qu’il était pertinent pour le mouvement homosexuel turc de se doter également d’une structure moins explicitement et principalement militante et plus « sérieuse », cherchant à documenter la situation des personnes homosexuelles en Turquie, comprendre et dénoncer, de façon argumentée, les discriminations sont elles sont victimes. Il s’agissait également d’intégrer les réseaux européens et mondiaux d’associations homosexuelles, de bénéficier de fonds et subventions pour travailler sur le futur, être force de dénonciation documentée, de proposition, de réflexion et d’action.

Au sein de SPoD, où je travaille donc depuis bientôt deux semaines, j’ai différentes tâches. La première, chronologiquement, consiste à affiner, à destination des parlementaires françai·se·s, le plaidoyer de SPoD pour l’introduction, dans la constitution civile à venir, d’une disposition contre les discriminations liées à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre. Dans le mesure où, comme ailleurs voire plus, les personnes homosexuelles n’ont pas la vie facile du fait de leur orientation sexuelle et qu’elles se voient refuser emploi, logement ou autre de ce fait, il est apparu à SPoD qu’une disposition constitutionnelle serait la meilleure façon de garantir l’égalité de droits des personnes homosexuelles. Rien, pas même l’invocation de « l’ordre public », de la « morale publique » ne doit justifier une inégalité, des mauvais traitements, du harcèlement policier et judiciaire voire d’une diminution de peine du meurtrier d’un homme homosexuel sous prétexte que ce dernier aurait offensé sa dignité et sa virilité  …

A l’avenir, je serai aussi chargé de suivre l’actualité internationale en matière de droits des personnes LGBT, de suivre la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, des autres organismes internationaux de droits de l’homme ainsi que des juridictions nationales en matière de droits des personnes homosexuelles. Il s’agit pour SPoD de s’ancrer dans le paysage associatif, politique et juridique turc. La même démarche, requérant des contacts et liens avec les associations internationales ou locales de droits de l’homme et des personnes LGBT est en cours.

Je ne saurais terminer ce billet sans rappeler qu’en France également, alors que, selon les dires du gouvernement (lien), le mariage pour tous est pour bientôt, l’homophobie existe encore et fait des ravages. De façon générale, vous pouvez vous référer aux publications de l’association SOS Homophobie. Autrement, il vous rappeler, au delà de débats légitimes sur le mariage entre personnes de même sexe ou l’homoparentalité, que l’intolérance, le mépris, la haine contre les personnes homosexuelles demeurent.

« Le vagin est fait pour les rapports sexuels, pas l’anus » : cette phrase, splendide d’assurance, a été proférée par une conseillère municipale UMP de Toulouse, le 6 juillet 2012. Donc, tout autre pratique impliquant autre chose qu’un vagin (âmes sensibles s’abstenir, celle-ci par exemple) est proscrite ? Ses pratiquant·e·s indignes de respect ?

Autrement, un militaire, homosexuel, a été moqué, méprisé, abandonné alors même qu’il avait été violé. Après avoir été violé, il s’entend dire par sa hiérachie « J’étais sûr que ça allait arriver. Avouez que cela vous a fait plaisir. » Un dernier exemple, parmi énormément d’autres, venu des Etats-Unis, sur l’intolérance, le mépris qui accompagnent les personnes qui ont commis la faute immense de pas être attiré (seulement) par les personnes du sexe opposé.

La société française comme beaucoup d’autres également a de gros progrès à faire pour s’émanciper de l’injonction de virilité qui enferme et corrompt les garçons et les hommes, injonction au moins aussi vicieuse et violente que l’injonction de féminité qui s’abat à chaque instant sur femmes et filles.

ps : des mots bizarres parsèment mon texte, comme « celleux », contraction de « ceux » et « celles » ou encore prostitué·e·s. Il s’agit de mettre en mots l’idée selon lequel la langue n’est pas anodine mais révèle, même en creux, des normes, des hiérarchies: la langue est politique. Alors, pour utiliser un néologisme, je genrise mon texte, un petit peu. Un exemple de la méthode autant que de la démarche politique par ici : http://www.gisti.org/spip.php?article2443

 

Marches et observations

Sali, 10 Temmuz 2012,

Dire que je me sens chez moi serait pour le moment audacieux, je peux cependant, avec franchise et crédibilité affirmer qu’à Istanbul, je suis heureux !

Depuis mon précédent post, samedi, mon intégration sur le sol stambouliote se poursuit. Je vous racontais mes expériences gustatives du vendredi et du samedi, parlons maintenant de mes expériences visuelles, physiques et auditives (il manque donc, pour le moment, un sens).

D’abord et avant tout, il s’agit, progressivement, de devenir le plus indifférent possible à la chaleur, lourde et humide et subséquemment à la sueur, permanente, pas encore évidente.

Istanbul est une ville que j’aime, comme souvent dans les villes, découvrir à pied. Hormis l’aspect santé (si, si!), je ne connais pas meilleure méthode pour, progressivement se pénétrer de l’atmosphère ou des atmosphères de la ville.

Depuis mon arrivée, je ne cesse de comparer Istanbul et Le Caire. Si j’en crois les excellents souvenirs que j’ai du Caire, c’est de bon augure !
Dans les deux villes, une foule nombreuse, bigarrée, perpétuelle. Dans les deux villes, des voitures en tous sens, énormément, partout.

Cependant, Istanbul se rapproche en ça des (autres) villes européennes que je connais par son apparence plus « ordonnée ». Il y a de nombreux feux, respectés par tous (sauf les piétons, évidemment). Les taxis semblent plus nombreux – et nerveux. Bien que la chaleur soit très importante, la pollution n’est pas dérangeante, même aux bords des axes les plus fréquentés. La proximité immédiate du Bosphore (et donc de la mer), d’un vent assez présent ainsi que de voitures plus récentes et vraisemblablement de meilleures qualités doit expliquer cette nette différence.

La foule stambouliote est plus vaste et plus diverse que celle du Caire. La majorité des personnes dans les rues sont des hommes (et non l’écrasante majorité comme dans mes souvenirs de la Victorieuse). Istanbul étant une ville riche, cosmopolite, très touristique, aux carrefours d’influences les plus variées (comme la langue turc ou encore sa cuisine), se croisent et se côtoient simplement des femmes très légèrement vêtues et des femmes portant un hijab ou une burqa noire, des hommes chiches, charriant leur immense filet de déchet sur roulettes et des hommes en costume. La majorité des personnes ressemblent tout à fait au genre commun et quelconque que l’on trouve en Europe.

Pour le moment je n’ai vu qu’un cireur de chaussure. Parmi les autres métiers des rues que j’ai croisés, les vendeurs et vendeuses de ticket de tombola, les innombrables vendeurs d’eau (qui doivent vendre énormément de marchandises), les vendeurs de simit, ces pains circulaires, qui me font, sel en moins et sésame en plus, furieusement penser, tant par la taille que la pâte, aux bretzels. Un blogueur a d’ailleurs appelé son blog : du bretzel au simit, analogie tout à fait pertinente.
J’oubliais également les vendeurs de thé qui installent leur petite cabane de préférence dans des endroits ombragés et servent, dans ces verres si caractéristiques, le thé qu’ils auront préparé dans des théières à deux étages (un étage, au dessous, avec de l’eau chaude, un étage, au dessus, avec du thé dont on règle la puissance et l’amertume en ajoutant de l’eau).

Si marcher à Istanbul peut se révéler délicieux, par exemple au bord du Bosphore ou encore de la Corne d’Or (ce bras de mer (?) qui scinde la partie européenne d’Istanbul avec, au Nord, la tour de Galata, Taksim et Istiklal Caddesi et au Sud, le palais de Topkapı, la mosquée bleue, le musée de Sainte Sophie), le marcheur doit rapidement tirer la conclusion qu’Istanbul, au moins la partie au Nord de la Corne d’Or, est très vallonnée.

La rive Sud de la Corne d’Or, donc, est aménagée avec de nombreux jardins, parcs, jeux et même un petit parc d’attraction. Samedi, m’y promenant avec Axelle, également en stage à Istanbul, nous avons croisés d’innombrables familles pique-niquant (avec le barbecue), buvant un thé et passant du bon temps, à l’écart de la circulation automobile, avec un paysage superbe et l’impression de fraîcheur à l’ombre des arbres.

Sur une colline, le quartier d’Eyup, son beau cimetière à flanc de coteaux, son café Pierre Loti (comme l’écrivain, oui!) avec vue plongeante sur la Corne d’Or, une bonne partie d’Istanbul (des tours de Şişli à la tour de Galata – 7 siècles les séparent – , la mosquée de Sultanahmet, la colline verdoyante du palais de Topkapı) et au loin, le Bosphore et la rive asiatique.

Longer l’eau pour rentrer vers le pont de Galata (et ses délicieux balik etmek) fut l’occasion d’une petite observation. Si les familles étaient partout, dans les parcs, nombreuses et joyeuses, exactement en contrebas d’un quartier réputé très conservateur (le quartier de Fatih), la plupart des femmes portaient des burquas noires. Avant et après, si la majorité des femmes portaient un voile, il ne couvrait pas le visage et était coloré.

Un des autres endroit où l’on peut voir ce que certains appellent, un peu hargneusement peut être, des ninjas, à savoir ces femmes dont on ne voit que les yeux, est plus étonnant. Dans la mesure où Taksim, Istiklal Caddesi et les quartiers alentours sont très européens, branchés, bobos, alternatifs (rayer la mention inutile) et repères de beaucoup de ce qu’Istanbul compte de mouvements contestataires ou de lieux homosexuels, voir des femmes en burqas noires (et les hommes les accompagnant vêtus pour la saison, ce qui renforce le contraste) est frappant. Selon les amis turcs que j’ai interrogés, dans ces endroits là de la ville, il s’agirait principalement de touristes venus de pays arabes (un article en anglais sur l’afflux de touristes arabes à Istanbul, attirés par les séries TV) et non de stambouliotes.

 Je me dois, au gré de cet anachronique récit, vous raconter l’émotion qui m’a étreint samedi. Descendant nonchalamment de Taksim, nous arrivons au tram, pressentant la direction à prendre pour atteindre Eminönü et la rive Sud. Progressivement, je reconnais, j’en suis sûr, c’est là. Mes souvenirs d’Istanbul (en 2008 et en 2004 (?)) se sont fixés essentiellement sur le pont de Galata, le bras de mer de la Corne d’Or qui se jette dans le Bosphore et en face, la rive Sud, les mosquées qui rythment le ciel de leurs minarets. Istanbul, te voici ! Samedi, 16h, je suis arrivé.

Tout va désormais beaucoup mieux.